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Clint Eastwood n’a jamais aimé que le trait soit trop épais. Même la violence récurrente de ses films n’a jamais flirté avec le voyeurisme, d’autant que ses personnages, salauds ambigüs ou héros malgré eux, ont souvent fait de leur complexité un cheval de bataille. Je ne suis donc pas surpris qu’Invictus, un film évoquant l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela en 1994, évite l’écueil de la mièvrerie et la facilité.

Pourtant, cette histoire est célèbre, émouvante et son adaptation au cinéma prêtait le flanc au pathos bas de plafond. Mandela, ancien avocat pacifiste opposé à l’apartheid en Afrique du Sud, crée une branche armée au sein du parti ANC, l’Umkhonto we Sizwe, puis se fait emprisonner pendant 27 ans, avant d’être libéré en 1990 puis d’être élu président en 1994. C’est là que commence le film, à une période charnière. Nelson Mandela doit réconcilier les deux communautés de son pays et les convaincre de faire des efforts mutuels : sa tâche est immense car le pays est exsangue financièrement, les disparités marquées et le racisme installé. Le président Mandela, fan de soccer comme ses concitoyens noirs, apprend que son pays va organiser la coupe du monde de rugby. Rapidement, il perçoit l’importance symbolique de l’événement et va tenter de faciliter la réconciliation nationale autour de l’équipe nationale, en difficulté depuis des années, fragilisée en interne et dominée par les Blancs.

Mandela, ce Machiavel

Selon Eastwood, Mandela n’était pas qu’un humaniste, mais aussi un leader politique, un monstre de charisme et un stratège. Tout l’intérêt du film, aux faux airs de documentaire, repose sur ce point d’autant que la mise en scène n’occulte pas les défauts du personnage, tenace jusque l’obstination, volontiers cabot, noctambule et en souffrance sur le plan intime. Mandela, co-prix Nobel de la Paix 1993, n’était pas à idéaliser et se doublait même d’un redoutable communicant, capable de se trouver une passion pour un sport qu’il détestait, capable de « manger » la camera avec brio. Le reste du film est plus classique, sans tomber dans le pastiche du « sport movie ». Les scènes sportives sont sobres, globalement assez réalistes -même si la musculature des rugbymen est surdimensionnée pour les canons du Mondial 1995-, et Matt Damon campe un François Pienaar convaincant et convaincu que le salut de son pays doit passer par des Springboks soudés, en guise d’exemple sportif à la nation.

Outre un hommage appuyé à l’effort de groupe, le film évoque aussi indirectement la récupération politique des grands événements sportifs et leurs coulisses. Toutefois, Clint Eastwood omet de rappeler que de fortes suspicions avaient pesé sur Louis Luyt, le président de la fédération sud-africaine de rugby. La fédération dont il avait la charge avait en effet payé des vacances et une montre en or à Derek Bevan, l’arbitre douteux de la demi-finale Afrique du Sud-France… Mais ces petites libertés n’occultent en rien le jeu puissant des acteurs, la composition remarquable de Morgan Freeman et une réalisation fluide, précise et sobrement émouvante. Seule la fin escamotée pourra laisser quelques regrets. A privilégier l’impact du symbole sportif, Eastwood ne rappelle peut-être pas assez que le racisme et les disparités ont survécu à la compétition…

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Je ne pensais pas James Cameron capable de gâcher un univers original en le couplant à un scénario à la Roland Emmerich. Armé de cette certitude, j’ai cédé hier soir à la tentation « Avatar », largement relayé par les médias ces dernières semaines. Les premières minutes ont confirmé mes (grandes) attentes et exposent, avec un souci du détail appréciable et trop rare Outre-Atlantique, l’univers de ce film. En 2154, Jake Sully, un ancien marine paraplégique, accepte de participer au programme Avatar, pour remplacer son défunt frère jumeau. Il est envoyé sur Pandora, uneexoplanète située à 4,4 années-lumière de notre système solaire. Cette planète , riche d’une faune et d’une flore réjouissantes, est habitée par les Na’vi, une espèce humanoïde aux faux airs d’elfes façon Donjons et Dragons. Bien sûr, la présence humaine sur Pandora ne relève pas du seul intérêt touristique : les Terriens convoitent l’Unobtainium, un minerai inexploité sur place mais très riche. Comme le plus gros gisement se situe sous le biotope d’un clan Na’vi, les hommes décident de créer le programme diplomatique Avatar.

Une double vie

Le jour, l’esprit de Jake Sully, grâce à un mécanisme biologico-informatique sophistiqué, prend possession d’un… avatar bâti sur le modèle d’un Na’vi. La nuit, Sully retrouve son corps terrestre, démoli par la paraplégie.  Bon gré mal gré. Aussi heureux parmi les Na’vi que cynique et insomniaque chez les humains, il doit intégrer la population locale pour la convaincre de vivre ailleurs. Deux personnes supervisent son travail : la scientifique au grand cœur Grace Augustine, comme un clin d’œil à Dian Fossey (déjà jouée par Sigourney Weaver en 1988…) et le colonel Miles Quaritch, un faucon mais vrai abruti à la solde de Selfridge, le patron  ouvertement carriériste du consortium en quête de pétrole… pardon, d’Unobtainium. Très vite, deux visions s’opposent. La première prône la diplomatie et veut laisser le temps au temps. La seconde, incarnée par des mercenaires prompts à dégainer, laisse quelques semaines à Sully pour convaincre les Na’vi de « camper plus loin ».

Happés par le milieu

Stéréotypé vous me direz. Cameron refait le coup d’Aliens, l’univers luxuriant remplaçant la glaçante LV-426… A un détail près : aucun personnage n’est vraiment mis en avant. Comme Abyss, et à l’opposé de la série des  Terminator, ce film débute à la manière d’un conte. Même tempo lent, même exposition préalable, même empathie pour les faibles et la nature. En fait, ce film tire son originalité de son univers follement onirique, qui marie le meilleur de King Kong, de Star Wars et des plus belles productions de Miyazaki. La flore, propice à la rêverie et à la contemplation, cajole autant que la faune est sauvage. Sanglante mais juste, rude mais luxuriante, elle pourrait être un fantasme de retour à la vie originelle. De son côté, Sully rappelle furieusement Bob Morane, par son cynisme et sa sensibilité à fleur de peau. Ce Marine pas comme les autres finit par conquérir les Na’vi et le cœur de la fille du roi : la trépidante, imprévisible mais terriblement niaise Neytiri. Sully a beau être happé par la grâce de ce peuple en harmonie avec la nature, il ne se leurre guère. Il sait déjà qu’il devra choisir rapidement. En effet,  à l’horizon, se profilent déjà les ordres arides du colonel Quaritch. Jake doit-il trahir « son » camp aux idées colonialistes ou vivre en harmonie avec un peuple dont il partage les us et les coutumes ?

Le choix de la facilité

La question est rhétorique. Et c’est là que le film se perd. Si la peinture du peuple local est une merveille de délicatesse et d’honnêteté (les Na’vi sont eux aussi xénophobes), le tableau humain est aussi stéréotypé que réaliste. Les nombreuses références à la guerre du Vietnam plongent le film dans une autre dimension. Cameron s’éloigne peu à peu du conte pour rejoindre le genre de la science-fiction à grand spectacle. Dommage, car le récit gagne en force ce qu’il perd en puissance émotionnelle. Exemple-type, la bluette mal exploitée voire surfaite entre Neytiri et Jake. Cette relation prend le dessus sur la seule question qui méritait d’être posée : et si les humains avaient tendu la main au peuple Na’vi ? Au vu de la mythologie propre à ce film, je ne suis pas sûr du tout que les Na’vi l’auraient accepté facilement… Faute de subversion, Cameron -ou ses financiers?- a sacrifié la fragile magie des relations sur l’autel du choc des civilisations, pour y trouver l’occasion d’un tacle appuyé voire lourd aux sociétés occidentales. Courageux mais pas très subtil, car à trop privilégier la fluidité du récit, l’ancien réalisateur de « Titanic » rate ici ce que Kevin Costner a réussi avec « Danse avec les loups« . Émouvoir sans manières, toucher sans grosses ficelles, quitte à marquer les esprits durablement.

Pierre Laurent