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Eric Woerth à Paris, le 25 mars 2009 / Martin Bureau AFP

« Est-ce que j’ai une tête à couvrir une fraude fiscale ? ». D’ordinaire bon communicant, Eric Woerth appelle au « délit de sale gueule », alors qu’il est soupçonné par plusieurs médias, dont Le Canard Enchaîné, d’entretenir des liens troubles avec Liliane Bettencourt, l’héritière du groupe L’Oréal. Sa femme Florence est également citée en tant qu’ancienne employée de Clymène, la holding qui gère les intérêts de Liliane Bettencourt. A l’origine sordide affaire familiale, entre mère, fille et entourage « intéressé », la fortune de la quasi-nonagénaire est devenue sujet d’État lorsque son gestionnaire Philippe de Maistre a reconnu que deux des comptes en jeu étaient basés en Suisse, donc hors de portée du fisc français… dont Eric Woerth a eu la charge du mai 2007 à mars 2010.  D’autres noms célèbres ont été évoqués, notamment ceux du président de la République Nicolas Sarkozy et de Patrice Ouart, son conseiller. Tient-on là un énième scandale politico-économique ? Peut-être, mais il ne faut pas s’enflammer et tomber dans la précipitation : la couverture médiatique de l’affaire Clearstream étant un bon exemple de suivisme médiatique. Pour le moment, la patience est de mise. Il faut attendre les conclusions de la justice, incarnée par le très contesté Philippe Courroye… Et sans élément factuel décisif, il faut reconnaître à Eric Woerth une volonté certaine de tuer dans l’œuf la rumeur, crédible après les révélations de Mediapart. Quitte à jouer la carte de la surenchère médiatique, il affirme sur LCI son innocence et martèle à plusieurs reprises : « C’est archi-faux, c’est archi-faux ! », même si le JDD évoque une deuxième affaire, touchant cette fois la famille Peugeot, où Eric Woerth aurait évité à l’héritier sochalien un contrôle fiscal… Mais en l’absence de réponse juridique ferme, il ne faut pas incriminer le ministre du Travail, toujours concerné par la présomption d’innocence.

Un coup dur pour l’UMP

Qu’il soit coupable ou non, Eric Woerth est d’ores et déjà sonné par la puissance de la rumeur, favorisée par la vitesse des échanges sur Internet, du blogging à Twitter, de Facebook aux agrégateurs d’informations. En évitant l’écueil de l’opportunisme, l’opposition a globalement fait preuve de dignité, à l’instar de François Hollande, qui a demandé « davantage de transparence ». A l’exception des moins sobres Arnaud Montebourg, Eva Joly, Nicolas Dupont-Aignan et François Bayrou, qui ont tour à tour réagi, l’eurodéputée d’Europe Ecologie ayant même évoqué un « énorme scandale ». Alors, bien sûr, l’ancienne juge d’instruction, comme Arnaud Montebourg, risque une attaque en diffamation par le couple Woerth. Mais l’essentiel est fait : après la crise économique, l’affaire Clearstream, les actions gouvernementales contestées et un bilan politique insuffisant après trois ans à la tête du pays, la majorité subit un nouvel affront. Sa propension à nier en bloc -au delà des clans- les accusations semble d’ailleurs en attester… Il lui faudra faire fort, très fort, pour reconquérir le cœur des Français.

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Hasard de l’actualité ou vraie tendance de fond, l’actualité du journalisme m’a particulièrement intrigué aujourd’hui… Notamment un billet d’Alice Antheaume, la responsable de la prospective du Master journalisme de Sciences Po Paris. Dans ce billet, donc, la journaliste de Slate.fr s’inquiète de « l’uniformisation des esprits », après avoir constaté à quel point certains candidats à l’entrée des écoles de journalisme se ressemblent, ont les mêmes aspirations (travailler à l’étranger, Florence Aubenas, Le Grand Journal de Canal + etc…). Son trouble angoissé est de bon aloi : à former des gens qui se ressemblent initialement, on ne peut guère renouveler le journalisme de demain. Et encore moins le relancer, alors que la presse française décline et plonge vers le « cheap », de l’aveu récent d’un chef de service d’un fameux hebdomadaire national… Souvent pointées du doigt, à tort et à raison, les formations en journalisme semblent intervenir trop tardivement.

Une question de franchise

Et si tout débutait auparavant, bien avant la Licence, un sésame souvent requis pour accéder au Master Journalisme ? La théorie a du sens, mais ne convainc pas totalement. A vouloir se lancer dans une profession exsangue économiquement, il faut du caractère pour s’accrocher aux branches, surtout quand le capital social et financier ne suit pas. Et ce caractère, précisément, devrait être acquis plus tôt, dès l’enfance, dès l’adolescence, pour que le suivisme soit banni et l’originalité mise en valeur. En théorie, les professionnels du journalisme en sont convaincus. En pratique, qu’en est-il, au delà des effets de manche ?  Car dans le milieu cloisonné de l’entreprise, l’originalité, si espérée, pourrait bien faire des précaires serviles d’aujourd’hui les subversifs de demain… Une chose est sûre : la profession, comme d’autres, gagnerait en honnêteté ce qu’elle perdrait en coups bas, en personnalités lisses et grégaires. Mieux, le terreau actuel, propice à la reproduction sociale, s’amoindrirait. Mais les patrons de presse, comme les technocrates de l’Éducation, le souhaitent-ils vraiment ? Petit élément de réponse : le journaliste de L’Express Eric Marquis a été suspendu par son employeur après avoir regretté la « peopolisation » et les coupes budgétaires du magazine dans les colonnes du Monde. Bel acte de franc-tireur. Il rappelle la position fragile des journalistes syndiqués.

Français et Belges sont voisins, s’apprécient globalement mais se connaissent mal. Ce constat aux allures de lapalissade est pourtant plein de sens, deux jours après que l’ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt ait publié sur lemonde.fr, une tribune opposée au « débat » français sur l’Identité Nationale et nommée « Il y a quelque chose de pourri en France« .

Au fil des lignes, Verhofstadt reproche à la France de ne pas prendre de hauteur, de ne pas inspirer ses voisins comme par le passé (l’évocation aux Lumières est évidente), voire de renouer avec son passé mi-maurassien mi-collabo. La référence au régime de Vichy saute aux yeux, mais le Belge laisse entendre que le débat intéresse les Français, alors que la plupart d’entre eux voient derrière les séminaires à répétition l’ombre d’une stratégie électorale… Maladroit, mais sincère, car le débat sur l’Identité Nationale casse à l’étranger -et dans les grandes largeurs- l’image accueillante et ouverte de la France, « ce » pays des droits de l’Homme. Toutefois, Guy Verhofstadt commet l’erreur de globaliser les Français et ne semble pas faire de différence entre les sympathisants de sensibilités différentes. Pourtant, les extrémistes de tout bord n’ont pas encore réduit à néant la diversité de notre pays…

Même combat mais autre ton pour Luc Rosenzweig, ancien journaliste de Libération et rédacteur en chef du Monde. Sur le site d’échange et de réflexion causeur.fr et dans un billet finement titré « Ta gueule, Verhofstadt« , Rosenzweig reproche à l’ancien Premier ministre belge de ne pas apporter son « regard extérieur », et surtout de parler de la France maurassienne comme d’une « remontée d’égouts ». Jusque là, la position du journaliste ne correspond pas à ma sensibilité, me dépasse légèrement mais n’a rien d’infâmante. On rentre par contre dans le dur, lorsqu’il dit de la sortie de Verhofstadt, qu’elle n’est « qu’une prise de position d’un voisin belge, sous-catégorie flamande ». Sous-catégorie ? Mais de quelle sous-catégorie parlons-nous donc ? Untermensch peut-être ? Je n’oserai répondre à cette dernière question. Mais la suite de sa parution électronique m’interpelle.

En effet, quelques joyeuses lignes plus tard, Luc Rosenzweig tire à boulets rouges sur les « Flamands », « un peuple dont le rapport a l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale. » L’attaque devient ciblée, mais la frappe  oublie d’être chirurgicale. A entendre l’ancien journaliste, l’identité nationale flamande rime avec brutalité et provocation. Je ne l’invente pas, il le dit lui-même. Je le répète, même. Histoire de faire bondir, soyons fous, l’immense majorité de Belges d’Anvers à Ostende, heureux d’être Flamands et tout à fait pacifistes.

Enfin, et je vais m’arrêter là, Luc Rosenzweig voit derrière la méconnaissance belge de la Brabançonne, la preuve d’un « rejet profond de la Belgique unitaire ». Comme si la Belgique devait s’emparer de son hymne national, comme la France sait s’emparer de la Marseillaise. Une grave erreur, teintée de négligences historiques. Les deux pays ont certes connu les affres et les avancées d’une révolution, mais le royaume de Belgique, lui, est issu -en bonne partie- d’une question… européenne, aux forts accents avant-gardistes de realpolitik.

Le semi plat-pays a certes appris à revendiquer sa double appartenance nationale et régionale. Mais les Belges savent au fond d’eux que leur alliance tient à un contrat social  défendu corps et âmes contre les occupants successifs : ni Néerlandais, ni Allemands, ni Autrichiens, ni Français, ils sont devenus… Belges. D’intentions constructives ou maladroites, de forme polie ou agressive, les interventions de Verhofstadt comme de Rosenzweig nous prouvent, le temps de deux sorties, qu’il est risqué de parler de ce qu’on connaît mal…

Pierre Laurent

L'histoire n'est pas terminée... / DR Sipa

Opposés sur le terrain médiatique et juridique, proches engagés dans une lutte sans fin mais fers de lance de la droite française, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin n’ont pas fini de jouer la partition des frères ennemis. A l’issue du procès Clearstream, qui a abouti en premier lieu à la relaxe de l’ancien Premier Ministre, le président de la République -d’ailleurs partie civile- a joué la carte de la tolérance, en ne faisant pas appel de la relaxe initiale. La décision prêterait à sourire si elle ne confinait pas à la communication aiguisée… En effet, seul le procureur de la République peut faire appel de la décision d’un tribunal. Et il y aura bien un deuxième procès Clearstream : relaxé pour le moment, Dominique de Villepin devra à nouveau se défendre suite à l’appel du procureur controversé Jean-Claude Marin, souvent taxé d’avoir des « amitiés » à droite. Malgré ce rebond capricieux, Dominique de Villepin a laissé entendre qu’il n’en avait pas fini avec le pouvoir. Question de crédibilité, d’orgueil aussi. On ne badine pas avec l’image de celui qui a dit « non » à la guerre en Irak. Faute de mieux, ses récentes sorties médiatiques aux tons gaullistes ont été très remarquées, mais son but, le « redressement de la France » semble bien ambitieux pour un politicien en porte-à-faux et privé de soutien au sein de son propre camp… En effet, loin des arcanes du pouvoir, le chiraquien n’a pas entretenu ses réseaux et pèse peu face au rouleau-compresseur symbolisé par l’UMP. Et s’il se osait se mesurer à Sarkozy, comment pourrait-il s’y prendre ? Encore faut-il qu’il sorte indemne et libre d’un deuxième procès. Viserait-il la présidentielle 2012 ? Si tel est son horizon rêvé, sa projection laisse pantois. Privé de soutien massif à droite, ce libéral convaincu -l’homme du contrat première embauche- ne pourra jamais compter sur un soutien de ses ennemis de gauche. Certes, il pourrait glaner sans difficulté majeure les 500 signatures nécessaires à une candidature présidentielle auprès des communes acquises à son mentor, l’ancien président Jacques Chirac… Mais avec quelle idée en tête ? Réintégrer une droite sarkozyste dont il ne se réclame pas, ou la dénuder pour se venger et favoriser d’autres desseins ?

4 ou 5 % qui pourraient tout changer

De Villepin, candidat à la présidentielle. Tout cela semble très hypothétique pour le moment, d’autant que l’intéressé n’a jamais évoqué le sujet depuis qu’il a rompu le silence médiatique. Mais à bien y regarder, sa prose gaulliste à la sortie du tribunal était trop marquée pour n’être que le fruit de son indignation. Croirait-il lui aussi, même fugacement, à « sa » traversée du désert ? Pour le moment, les spécialistes politiques ne lui accordent a maxima que 4 ou 5% d’intentions de vote, n’en déplaise à son orgueil : bien trop maigre pour aspirer à un destin présidentiel mais à même de perturber l’UMP, qui a su éviter jusque là les conflits internes, à l’image de ceux qui ont opposé  par le passé les têtes d’affiches de la droite. En 1981, le manque de soutien de Chirac envers Giscard avait favorisé la victoire de François Mitterrand… Aussi, Sarkozy craint ce cas de figure et ne tient pas à ce que l’Histoire bégaie. A moins qu’une candidature de Dominique De Villepin ne séduise les déçus du Modem, frustrés de voir François Bayrou se rapprocher de la gauche plurielle, mais repoussés par l’actuelle politique de l’immigration du gouvernement Fillon. Ironie du sort, l’accusé du procès Clearstream favoriserait alors les ambitions de son meilleur ennemi : Nicolas Sarkozy.

« Alors que de nombreux pays du monde, dont la France, sont engagés en Afghanistan, qui pourrait comprendre que des Afghans dans la force de l’âge n’assument pas leur devoir, et échappent à la formation que, notamment les forces françaises, leur proposent pour défendre leur propre liberté dans leur pays?» Habituel porte-parole porte-flingue de l’UMP, Frédéric Lefebvre n’a surpris personne lors de sa dernière sortie remarquée sur la dizaine d’Afghans prochainement expulsés vers Kaboul. Un homme politique capable de comparer les sites de streaming à des « dealers »ne voit pas pourquoi la France ne le ferait pas». Lundi, le ministre de l’Immigration Eric Besson avait rappelé que les déboutés définitifs du droit d’asile avaient vocation a être expulsés «même en Afghanistan». peut bien justifier le renvoi en charters d’étrangers au motif de la défense de leur pays… Non, la vraie surprise vient du secrétaire général de l’Elysée, habituellement en retrait sur ces dossiers. Emboîtant le pas du Royaume-Uni, qui procède chaque année à l’expulsion de plus d’un millier d’Afghans avec l’accord de la commission européenne des Droits de l’Homme, Claude Guéant « ne voit pas pourquoi la France ne le ferait pas». Lundi, le ministre de l’Immigration Eric Besson avait rappelé que les déboutés définitifs du droit d’asile avaient vocation a être expulsés «même en Afghanistan».

La justice tonne

Dans une République, la fermeté prévaut tant qu’elle s’adosse au respect de la loi. Et là, le bât blesse. Selon le droit international, la décision d’une expulsion résulte d’un accord commun : le pays d’origine, vers lequel le sans-papiers aspire à être expulsé, doit émettre un laisser-passer, avant toute reconduction. Comment la France s’est donc retrouvée, selon le  juge de la cour d’appel de Douai,  à « fournir un laissez-passer unilatéral français ou européen dont l’existence est dénuée de toute base légale et juridique » ? Pris la main dans le sac par la justice, le gouvernement ne pourra pas, pour une fois, appeler à la conspiration de gauche ou aux influences subjectives de la Cimade. De son côté, l’Afghanistan ne devrait pas s’opposer bien longtemps à cette décision française. Minée par la corruption, fragilisée de l’intérieur par l’influence renaissante des talibans, Kaboul a bien d’autres chats à fouetter que le retour d’une dizaine d’exilés.

Présidentielle 2012 : l’argument charter

Paradoxalement, l’inquiétude vient de France. Eric Besson, le ministre de l’Immigration, dit assumer une « politique d’humanité et de fermeté« . « L’humanité » prêterait à la rigolade, si la sécurité des exilés afghans n’inquiétait pas. L’appel à la « fermeté« , par contre, me rend fou. Avec un tel déni des lois internationales, le gouvernement français montre qu’il respecte les textes tant qu’ils ne vont pas à l’encontre de son empressement statistique. Je persiste à croire qu’il y aurait probablement moins d’expulsions si la politique du chiffre ne servait pas la stratégie électorale de Nicolas Sarkozy. Car expulser 30000 sans-papiers, possibles travailleurs exploités, coûte de l’argent, et l’économie de bout de chandelle réalisée par leur départ ne compense sûrement pas les billets d’avion longue distance, même en classe économique… C’est triste, les médias se répètent, mais j’assume : accuser ce gouvernement de racisme serait un fieffé mensonge et une analyse bien simpliste, au delà des phrases nauséabondes de certains de ses membres. Non, son ambition aux élections régionales motive son choix.

Le bras à droite, le regard à gauche

A la droite de la droite, nationaliser l’air du temps tue le FN dans son œuf, et le laisser dans sa chrysalide devrait permettre à l’UMP d’éviter certaines triangulaires, contrairement aux élections régionales de 2004. Reste la menace du PS, qui dirige 20 régions sur 22. Dite souffrante, fragile et moribonde, la gauche se recroqueville sur son trésor de guerre. Bien lui en prend : elle devra le préserver si elle veut garder une chance de l’emporter lors des présidentielles de 2012.  Mais pour Nicolas Sarkozy, c’est l’heure de la Reconquista des conseils généraux. En grand fauve politique, il sait trop bien que le PS, même exsangue, commence à se remobiliser derrière la figure crédible de Martine Aubry. A sa charge de lui porter le coup de grâce, dont la méthode semble déjà arrêtée. Axant sa campagne sur les thèmes classiques de l’immigration, de l’identité nationale et de la sécurité, l’UMP reprend ce qui lui a souri lors des dernières élections présidentielles : c’est en s’assurant de sa droite qu’elle l’avait emporté. Libre à elle. Mais un peu plus d’élégance et de tact n’auraient pas été superflus. Et une poignée d’Afghans n’y auraient rien changé.

Pierre Laurent

La mosquée de paris et son minaret

La mosquée de Paris et son minaret / Isabelle Crahay

Contrairement aux éditorialistes français qui condamnent unanimement le « non » des Suisses aux minarets, l’UMP ne semble pas trancher. Politesse œcuménique ou peur de se mettre à dos l’électorat d’extrême-droite ? Quand un sujet est sensible, les extrêmes politiques se réveillent, appâtés par la perspective d’une révolte coordonnée ou de congratulations aux relents populistes. D’un point de vue stratégique, cela se défend. Il faut ménager la sensibilité de son camp et assurer ses arrières. Et l’UMP, par la voix de son secrétaire général, vient encore de le prouver. En effet, Xavier Bertrand ne s’est pas spécialement ému de la décision suisse d’interdire les minarets. Lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, il a affirmé ne pas être « certain » de leur utilité, tout en confirmant son inclinaison pour les « lieux de culte officiels, reconnus ». Bien sûr, et cela se comprend, les humanistes et les idéalistes vont crier au scandale et tancer la rumeur xénophobe. Mais elle a bel et bien passé la frontière et ce débat, jusque là helvétique, s’étend déjà de la rue de Rivoli à nos campagnes profondes.

Autre feu à éteindre, autre réalité. Il sera sûrement reproché à l’UMP de ne pas accepter la pratique modérée de l’Islam dans sa globalité et de vouloir la « franciser ». L’ironie est tentante, mais le parti de droite tente surtout de rester uni, à quelques mois des élections régionales de mars. Son objectif immédiat est bien de reconquérir les régions cédées à la gauche en 2004. En effet, Nicolas Sarkozy est trop expérimenté pour le négliger : perdre ces régionales relancerait le PS en vue des élections présidentielles de 2012 et faciliterait son travail de réseautage à l’echelle locale. Conséquence, l’UMP ménage ses différents courants et ne prend pas de risque comme Chirac en son temps, n’en déplaise à son fils spirituel non assumé. Se placer en faveur des minarets choquerait l’électorat d’extrême-droite acquis aux dépens du FN, et s’y opposer pousserait les convaincus socialistes à revenir au bercail.

Le jeu des poupées russes

Au jeu des petites phrases, certaines sorties médiatiques trahissent le grand écart interne. Le socialiste Bernard Kouchner, si discret et peu volubile depuis son entrée au gouvernement, vient pourtant de s’offusquer publiquement au micro de RTL. Se disant « un peu scandalisé », il a qualifié les inquiétudes suisses de « négative(s) » car ne « pas construire des minarets, cela veut dire qu’on opprime une religion ». Le ministre des Affaires étrangères a même parlé « d’intolérance » et poussé la fronde jusque l’ironie : « Est-ce que c’est une offense dans un pays de montagnes qu’il y ait une construction un peu plus élevée ? ».

Sa réaction aux reflets épidermiques est un symbole fort et tranche  avec son discours policé, depuis qu’il a rejoint le gouvernement Fillon en mai 2007. L’homme sanguin qu’il a toujours été est enfin sorti de ses gonds. Ses admirateurs déçus apprécieront que le French Doctor remonte au créneau, après deux ans d’hibernation humaniste. Ou encore que le politique de gauche, gêné aux entournures par son blazer de droite, ait fini par tomber le masque. Mais les pessimistes désenchantés risquent d’y voir la mainmise des communicants de l’UMP voire l’occasion rêvée de vanter l’ouverture façon Sarkozy, la traduction prétendue de la pluralité.

Pierre Laurent