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En Rhône-Alpes, la gauche plurielle l’a emporté largement sur la droite au second tour des élections régionales, notamment en raison de la poussée d’Europe Écologie. L’UMP piétine, le FN se réveille.

Le président du Conseil Régional, Jean-Jack Queyranne / DR

Une réélection dans un fauteuil. En Rhône-Alpes, le président (PS) sortant du Conseil Régional Jean-Jack Queyranne a été réélu facilement avec 50,76% des votes. Sans surprise, le socialiste a pu compter sur le report des voix d’Europe Écologie et du Front de gauche, qui avaient accepté de faire liste commune au soir du premier tour. Brillant troisième au premier tour avec 17,82%, le parti écologiste confirme son résultat des dernières élections européennes, et entend bien développer son influence à l’avenir. « Notre performance est positive, et montre que le PS doit tenir compte de notre présence » affirme Eric Piolle, quatrième sur la liste de l’Isère. La phrase est pleine de sens. Europe Écologie, traditionnellement versé à gauche, ne veut plus faire de la figuration et souhaite « engager les discussions » avec le PS. Eric Piolle, par ailleurs ingénieur dans le civil, confie même à brûle-pourpoint que le « PS n’avait pas réalisé que le rapport de force avait évolué ». Ainsi, lundi matin, le groupe écologiste a regretté, très colère, que certains élus socialistes ne voient le parti de Daniel Cohn-Bendit que comme une force d’appoint, dont l’appui « allait de soi ».

Europe Écologie demande plus de reconnaissance

Fort de ses résultats, Europe Écologie entend même « parler d’égal à égal » avec ses partenaires de gauche, amenés à revoir « certaines de leurs pratiques »… Un élu de gauche raconte ainsi la « difficulté de caser les employés, les anciens vice-présidents, sachant qu’il a fallu faire de la place pour les nouveaux arrivants ». Les négociations ont-elles été plus rudes en aparté ? La théorie a du sens, sachant que Marie-Odile Novelli, d’Europe Écologie, a glissé que le « PS n’avait pas l’habitude de céder de la place ». Bernard Soulage, le premier vice-président sortant, a vu là des « négociations sereines ». Les joutes verbales ont débuté entre les deux partis, visiblement en léger désaccord quant aux termes de l’union… En Rhône-Alpes comme ailleurs, les deux partis jouent désormais des coudes, et Jean-Jack Queyranne devra veiller à l’unité de sa majorité. En place depuis six ans, le socialiste a maintenant quatre ans devant lui pour suivre sa feuille de route, basée sur l’emploi et la solidarité. Fort d’une majorité de 100 élus, contre 40 pour l’UMP et 17 pour le FN, le dirigeant socialiste souhaite s’attaquer de front au chômage, un fléau dans la région, alors que 250 000 Rhônalpins recherchent un emploi. Ses solutions ? Une refonte du schéma régional de développement économique et un plan de soutien aux PME qui sera examiné en mai. En outre, les CARED (contrats d’accès ou de retour à l’emploi) vont être développés et la Région prendra en charge les coûts de la formation si l’entreprise embauche le salarié en CDI. Autre priorité du président réélu, l’innovation, afin de créer « de nouvelles dynamiques et de nouveaux emplois». En ce sens, la région Rhône-Alpes accueillera une conférence européenne des Régions pour le climat afin de «promouvoir des initiatives concrètes ».

L’UMP devra changer de tactique

L’UMP, largement défaite, n’aura pas à ménager ses propres alliés. Avec la présence au second tour du Front National, le parti présidentiel savait que la victoire de la gauche était inéluctable, au-delà de la communication de campagne. D’ailleurs, les scores du premier tour sont révélateurs : en tête avec 26,39% des suffrages, Françoise Grossetête n’a pas pu rassembler la droite au second tour avec un score de 34,02%. Ainsi, selon de nombreux observateurs, comme Pierre Martin (voir interview), l’UMP a surtout payé l’image négative du président Nicolas Sarkozy, en chute libre dans les sondages, comme l’ont confirmé à mots couverts certains leaders régionaux. Avec 40 élus, le parti présidentiel n’aura pas les coudées franches pour s’opposer aux décisions de la gauche plurielle, et devrait rester campé sur son argument de campagne : la rigueur budgétaire. La fiscalité a constitué pour l’UMP un cheval de bataille : les partisans de Françoise Grossetête ont souvent reproché à la mandature Queyranne d’avoir augmenté les impôts de 24%. Le président sortant nie le chiffre, et table sur 6%. Pour se défendre, la majorité régionale met en avant son action en faveur de la formation, les apprentis étant passés de 32 000 à 41 000 entre 2004 et 2009. Elle met également en exergue le triplement du budget de la recherche. Bruno Gollnisch, tête de liste FN dans la région, est loin de ces préoccupations. Traditionnellement anti-européen et nationaliste, le parti d’extrême-droite a obtenu 17 votes au Conseil Régional, après les 15,23% du second tour. Le maintien à ce niveau du parti de Jean-Marie Le Pen confirme l’enracinement du Front National en Rhône-Alpes, avec un score supérieur de six points à la moyenne nationale : 9,17%. De quoi susciter l’appétit de l’UMP, qui verra peut-être là un matelas électoral potentiel…

Pierre Laurent

Français et Belges sont voisins, s’apprécient globalement mais se connaissent mal. Ce constat aux allures de lapalissade est pourtant plein de sens, deux jours après que l’ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt ait publié sur lemonde.fr, une tribune opposée au « débat » français sur l’Identité Nationale et nommée « Il y a quelque chose de pourri en France« .

Au fil des lignes, Verhofstadt reproche à la France de ne pas prendre de hauteur, de ne pas inspirer ses voisins comme par le passé (l’évocation aux Lumières est évidente), voire de renouer avec son passé mi-maurassien mi-collabo. La référence au régime de Vichy saute aux yeux, mais le Belge laisse entendre que le débat intéresse les Français, alors que la plupart d’entre eux voient derrière les séminaires à répétition l’ombre d’une stratégie électorale… Maladroit, mais sincère, car le débat sur l’Identité Nationale casse à l’étranger -et dans les grandes largeurs- l’image accueillante et ouverte de la France, « ce » pays des droits de l’Homme. Toutefois, Guy Verhofstadt commet l’erreur de globaliser les Français et ne semble pas faire de différence entre les sympathisants de sensibilités différentes. Pourtant, les extrémistes de tout bord n’ont pas encore réduit à néant la diversité de notre pays…

Même combat mais autre ton pour Luc Rosenzweig, ancien journaliste de Libération et rédacteur en chef du Monde. Sur le site d’échange et de réflexion causeur.fr et dans un billet finement titré « Ta gueule, Verhofstadt« , Rosenzweig reproche à l’ancien Premier ministre belge de ne pas apporter son « regard extérieur », et surtout de parler de la France maurassienne comme d’une « remontée d’égouts ». Jusque là, la position du journaliste ne correspond pas à ma sensibilité, me dépasse légèrement mais n’a rien d’infâmante. On rentre par contre dans le dur, lorsqu’il dit de la sortie de Verhofstadt, qu’elle n’est « qu’une prise de position d’un voisin belge, sous-catégorie flamande ». Sous-catégorie ? Mais de quelle sous-catégorie parlons-nous donc ? Untermensch peut-être ? Je n’oserai répondre à cette dernière question. Mais la suite de sa parution électronique m’interpelle.

En effet, quelques joyeuses lignes plus tard, Luc Rosenzweig tire à boulets rouges sur les « Flamands », « un peuple dont le rapport a l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale. » L’attaque devient ciblée, mais la frappe  oublie d’être chirurgicale. A entendre l’ancien journaliste, l’identité nationale flamande rime avec brutalité et provocation. Je ne l’invente pas, il le dit lui-même. Je le répète, même. Histoire de faire bondir, soyons fous, l’immense majorité de Belges d’Anvers à Ostende, heureux d’être Flamands et tout à fait pacifistes.

Enfin, et je vais m’arrêter là, Luc Rosenzweig voit derrière la méconnaissance belge de la Brabançonne, la preuve d’un « rejet profond de la Belgique unitaire ». Comme si la Belgique devait s’emparer de son hymne national, comme la France sait s’emparer de la Marseillaise. Une grave erreur, teintée de négligences historiques. Les deux pays ont certes connu les affres et les avancées d’une révolution, mais le royaume de Belgique, lui, est issu -en bonne partie- d’une question… européenne, aux forts accents avant-gardistes de realpolitik.

Le semi plat-pays a certes appris à revendiquer sa double appartenance nationale et régionale. Mais les Belges savent au fond d’eux que leur alliance tient à un contrat social  défendu corps et âmes contre les occupants successifs : ni Néerlandais, ni Allemands, ni Autrichiens, ni Français, ils sont devenus… Belges. D’intentions constructives ou maladroites, de forme polie ou agressive, les interventions de Verhofstadt comme de Rosenzweig nous prouvent, le temps de deux sorties, qu’il est risqué de parler de ce qu’on connaît mal…

Pierre Laurent

Étudiant à Sciences Po Grenoble, Gilles Johnson hésite encore entre le militantisme socialiste et le journalisme. Son blog, Actupol, lui sert autant à entretenir sa plume qu’à exposer sa sensibilité politique. Comme un reflet de ses aspirations assez incompatibles…

A bientôt 25 printemps, il dit garder le journalisme « dans un coin de sa tête ». En attendant, Gilles Johnson, étudiant à l’IEP de Grenoble, semble plus tenir du militant PS encarté que du rédacteur. Tel un symbole fort, la homepage d’Actupol comporte une rose. « Mon blog est avant tout une démarche de citoyen. Cela dit, j’annonce ma couleur politique et je l’assume, par souci de transparence » reconnaît ce Francilien, originaire de Bondy, en Seine-Saint-Denis.

Toutefois, ses visions de gauche ne l’aveuglent pas. Dans la vie comme sur le web, il reste critique à l’égard de la droite mais aussi de son propre camp. Sa lucidité, la preuve de son essence de journaliste ? Ses goûts de jeune adulte semblent confirmer l’inclinaison de ses entrailles. « J’ai toujours eu envie de faire du journalisme et d’ouvrir un blog, mais j’avais une image faussée du blogging, comme les skyblogs égocentriques, où les gens exposent leur vie privée ou posent en permanence » regrette t-il, sans fard. En 2005, sa petite amie de l’époque lui fait passer le cap, et le convainc que le blogging peut aussi faire preuve de rigueur… Pendant dix mois, il poste ainsi des papiers, mais « trop rarement ». Puis il en finit avec les concours et entre à Sciences Po Grenoble, ce qui lui laisse plus de temps pour écrire. Mais pas n’importe comment. « Je ne voulais pas faire du copier/coller du Point, de Libé. J’avais surtout envie de m’exprimer » témoigne t-il. Il lance alors Actu’pol, qu’il tient encore actuellement.

Prêt à rendre sa carte du PS

Son deuxième blog, « Moules-frites et choux de Bruxelles », sera surtout un carnet de voyage, ouvert à la curiosité des internautes, (mauvaise) blague belge à part. Au jour le jour, il y raconte sa vie d’étudiant Erasmus à Bruxelles. Le ton est amusé, volontiers taquin, mais Gilles Johnson pose un oeil réaliste sur la vie Outre-Quiévrain. Publier aiguise peu à peu sa plume, même s’il reconnaît qu’écrire pour un lecteur ne « va pas de soi ».

Parallèlement, il goûte aux joies du journalisme, via un partenariat de son école avec le Nouvel’ Obs : « j’ai appris que Michel Destot, le maire PS de Grenoble, allait faire entrer deux membres de la droite locale. Après des hésitations, j’ai fait sortir l’information, mais il m’a été reproché au sein du parti de ne pas avoir été solidaire ». L’anecdote ne prête heureusement pas à conséquence, mais il prend conscience de la relative incompatibilité entre journalisme et politique. Toutefois, Gilles Johnson se dit prêt à replonger, quitte à rendre sa carte de membre du PS pour ne pas « subir des pressions en tant que journaliste politique ». Engagé d’accord, mais pas prêt à se tirer une balle dans le pied. Il sait trop bien que choisir, c’est renoncer.

Pierre Laurent

L'histoire n'est pas terminée... / DR Sipa

Opposés sur le terrain médiatique et juridique, proches engagés dans une lutte sans fin mais fers de lance de la droite française, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin n’ont pas fini de jouer la partition des frères ennemis. A l’issue du procès Clearstream, qui a abouti en premier lieu à la relaxe de l’ancien Premier Ministre, le président de la République -d’ailleurs partie civile- a joué la carte de la tolérance, en ne faisant pas appel de la relaxe initiale. La décision prêterait à sourire si elle ne confinait pas à la communication aiguisée… En effet, seul le procureur de la République peut faire appel de la décision d’un tribunal. Et il y aura bien un deuxième procès Clearstream : relaxé pour le moment, Dominique de Villepin devra à nouveau se défendre suite à l’appel du procureur controversé Jean-Claude Marin, souvent taxé d’avoir des « amitiés » à droite. Malgré ce rebond capricieux, Dominique de Villepin a laissé entendre qu’il n’en avait pas fini avec le pouvoir. Question de crédibilité, d’orgueil aussi. On ne badine pas avec l’image de celui qui a dit « non » à la guerre en Irak. Faute de mieux, ses récentes sorties médiatiques aux tons gaullistes ont été très remarquées, mais son but, le « redressement de la France » semble bien ambitieux pour un politicien en porte-à-faux et privé de soutien au sein de son propre camp… En effet, loin des arcanes du pouvoir, le chiraquien n’a pas entretenu ses réseaux et pèse peu face au rouleau-compresseur symbolisé par l’UMP. Et s’il se osait se mesurer à Sarkozy, comment pourrait-il s’y prendre ? Encore faut-il qu’il sorte indemne et libre d’un deuxième procès. Viserait-il la présidentielle 2012 ? Si tel est son horizon rêvé, sa projection laisse pantois. Privé de soutien massif à droite, ce libéral convaincu -l’homme du contrat première embauche- ne pourra jamais compter sur un soutien de ses ennemis de gauche. Certes, il pourrait glaner sans difficulté majeure les 500 signatures nécessaires à une candidature présidentielle auprès des communes acquises à son mentor, l’ancien président Jacques Chirac… Mais avec quelle idée en tête ? Réintégrer une droite sarkozyste dont il ne se réclame pas, ou la dénuder pour se venger et favoriser d’autres desseins ?

4 ou 5 % qui pourraient tout changer

De Villepin, candidat à la présidentielle. Tout cela semble très hypothétique pour le moment, d’autant que l’intéressé n’a jamais évoqué le sujet depuis qu’il a rompu le silence médiatique. Mais à bien y regarder, sa prose gaulliste à la sortie du tribunal était trop marquée pour n’être que le fruit de son indignation. Croirait-il lui aussi, même fugacement, à « sa » traversée du désert ? Pour le moment, les spécialistes politiques ne lui accordent a maxima que 4 ou 5% d’intentions de vote, n’en déplaise à son orgueil : bien trop maigre pour aspirer à un destin présidentiel mais à même de perturber l’UMP, qui a su éviter jusque là les conflits internes, à l’image de ceux qui ont opposé  par le passé les têtes d’affiches de la droite. En 1981, le manque de soutien de Chirac envers Giscard avait favorisé la victoire de François Mitterrand… Aussi, Sarkozy craint ce cas de figure et ne tient pas à ce que l’Histoire bégaie. A moins qu’une candidature de Dominique De Villepin ne séduise les déçus du Modem, frustrés de voir François Bayrou se rapprocher de la gauche plurielle, mais repoussés par l’actuelle politique de l’immigration du gouvernement Fillon. Ironie du sort, l’accusé du procès Clearstream favoriserait alors les ambitions de son meilleur ennemi : Nicolas Sarkozy.

Pierre Bréchon, professeur en sciences politiques à Sciences Po Grenoble, revient sur le rapport Gerin concernant le port de la burqa en France. Pour l’enseignant, auteur de « Religion et action dans l’espace public » en 2000, un Etat laïc n’a pas à légiférer sur une question religieuse. Interview.

Que pensez-vous du rapport Gérin et d’une éventuelle législation concernant le port de la burqa ?

Le problème, c’est surtout de savoir ce qu’il faut faire. Selon les enquêtes d’opinion, l’image des musulmans n’est pas bonne en France car nos concitoyens craignent globalement une forme de radicalisme et font la confusion entre Islam et Islam radical. A partir de là, la burqa est perçue comme un symbole du radicalisme. L’idée de légiférer peut donc satisfaire une majorité de Français.

L’état français, laïc, dépasserait t-il son rôle s’il légiférait sur le port de la burqa ?

En effet, dans un pays où la tradition républicaine est basée sur la laïcité, l’Etat n’a pas à s’immiscer dans le domaine des religions. Les grands textes fondamentaux autorisent la religion à s’exprimer dans les domaines privés, mais aussi dans les sphères publiques. Ainsi, les Français ont tout à fait le droit, conformément à la loi, d’exprimer leur opinion dans l’espace publique. Les parlementaires sont tout à fait conscients qu’il est difficile d’intervenir dans le domaine religieux. En plus, le Conseil constitutionnel et la Cour Européenne des Droits de l’homme ont un droit de veto non négligeable. Les hommes politiques devront donc trouver un terrain d’entente, pour que cela ne soit pas trop contestable…

Légiférer sur la burqa risque t-il de marginaliser les femmes qui la portent ?

Le nombre de femmes portant la burqa est très limité. Les chiffres fluctuent mais selon le gouvernement, elles seraient au plus 1900 sur tout le territoire français. A l’échelle de 64 millions de Français, on va faire une loi pour une burqa par ville de 30000 habitants ! Cette situation me rappelle l’exemple de la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. A l’époque, les parlementaires ont multiplié les initiatives contre les sectes, alors que ces mouvements étaient extrêmement rares et isolés. Alors si la peur de l’opinion publique est bien présente, elle est largement relayée voire encouragée par les hommes politiques. Le risque est donc grand de marginaliser les porteuses de burqa. De plus, comme un article du Monde l’a évoqué récemment, interdire le port de la burqa pourrait amener les populations concernées à quitter la France et à rejoindre les pays du Golfe persique.

Serait-ce aussi un terreau favorable au communautarisme ?

Oui, mais je crois surtout que cela remet en cause la vision française de la place de l’homme et de la femme. De quelle société voulons-nous ? Souhaitons-nous homogénéiser les Français ou souhaitons-nous une société moderne, ouverte et tolérante ? D’ailleurs, le débat s’étend à la politique française : il divise les hommes politiques, y compris au sein de leur propre camp. Cela prouve qu’il n’y a pas d’unité face à la question de la burqa. A mon sens, deux courants sont présents, à gauche comme à droite : un premier courant jacobin, très favorable à une loi, et un deuxième pluriel et tolérant, qui prône une société multiculturelle. Il y a ici deux visions opposées de la société française.

Propos recueillis par Pierre Laurent

« Alors que de nombreux pays du monde, dont la France, sont engagés en Afghanistan, qui pourrait comprendre que des Afghans dans la force de l’âge n’assument pas leur devoir, et échappent à la formation que, notamment les forces françaises, leur proposent pour défendre leur propre liberté dans leur pays?» Habituel porte-parole porte-flingue de l’UMP, Frédéric Lefebvre n’a surpris personne lors de sa dernière sortie remarquée sur la dizaine d’Afghans prochainement expulsés vers Kaboul. Un homme politique capable de comparer les sites de streaming à des « dealers »ne voit pas pourquoi la France ne le ferait pas». Lundi, le ministre de l’Immigration Eric Besson avait rappelé que les déboutés définitifs du droit d’asile avaient vocation a être expulsés «même en Afghanistan». peut bien justifier le renvoi en charters d’étrangers au motif de la défense de leur pays… Non, la vraie surprise vient du secrétaire général de l’Elysée, habituellement en retrait sur ces dossiers. Emboîtant le pas du Royaume-Uni, qui procède chaque année à l’expulsion de plus d’un millier d’Afghans avec l’accord de la commission européenne des Droits de l’Homme, Claude Guéant « ne voit pas pourquoi la France ne le ferait pas». Lundi, le ministre de l’Immigration Eric Besson avait rappelé que les déboutés définitifs du droit d’asile avaient vocation a être expulsés «même en Afghanistan».

La justice tonne

Dans une République, la fermeté prévaut tant qu’elle s’adosse au respect de la loi. Et là, le bât blesse. Selon le droit international, la décision d’une expulsion résulte d’un accord commun : le pays d’origine, vers lequel le sans-papiers aspire à être expulsé, doit émettre un laisser-passer, avant toute reconduction. Comment la France s’est donc retrouvée, selon le  juge de la cour d’appel de Douai,  à « fournir un laissez-passer unilatéral français ou européen dont l’existence est dénuée de toute base légale et juridique » ? Pris la main dans le sac par la justice, le gouvernement ne pourra pas, pour une fois, appeler à la conspiration de gauche ou aux influences subjectives de la Cimade. De son côté, l’Afghanistan ne devrait pas s’opposer bien longtemps à cette décision française. Minée par la corruption, fragilisée de l’intérieur par l’influence renaissante des talibans, Kaboul a bien d’autres chats à fouetter que le retour d’une dizaine d’exilés.

Présidentielle 2012 : l’argument charter

Paradoxalement, l’inquiétude vient de France. Eric Besson, le ministre de l’Immigration, dit assumer une « politique d’humanité et de fermeté« . « L’humanité » prêterait à la rigolade, si la sécurité des exilés afghans n’inquiétait pas. L’appel à la « fermeté« , par contre, me rend fou. Avec un tel déni des lois internationales, le gouvernement français montre qu’il respecte les textes tant qu’ils ne vont pas à l’encontre de son empressement statistique. Je persiste à croire qu’il y aurait probablement moins d’expulsions si la politique du chiffre ne servait pas la stratégie électorale de Nicolas Sarkozy. Car expulser 30000 sans-papiers, possibles travailleurs exploités, coûte de l’argent, et l’économie de bout de chandelle réalisée par leur départ ne compense sûrement pas les billets d’avion longue distance, même en classe économique… C’est triste, les médias se répètent, mais j’assume : accuser ce gouvernement de racisme serait un fieffé mensonge et une analyse bien simpliste, au delà des phrases nauséabondes de certains de ses membres. Non, son ambition aux élections régionales motive son choix.

Le bras à droite, le regard à gauche

A la droite de la droite, nationaliser l’air du temps tue le FN dans son œuf, et le laisser dans sa chrysalide devrait permettre à l’UMP d’éviter certaines triangulaires, contrairement aux élections régionales de 2004. Reste la menace du PS, qui dirige 20 régions sur 22. Dite souffrante, fragile et moribonde, la gauche se recroqueville sur son trésor de guerre. Bien lui en prend : elle devra le préserver si elle veut garder une chance de l’emporter lors des présidentielles de 2012.  Mais pour Nicolas Sarkozy, c’est l’heure de la Reconquista des conseils généraux. En grand fauve politique, il sait trop bien que le PS, même exsangue, commence à se remobiliser derrière la figure crédible de Martine Aubry. A sa charge de lui porter le coup de grâce, dont la méthode semble déjà arrêtée. Axant sa campagne sur les thèmes classiques de l’immigration, de l’identité nationale et de la sécurité, l’UMP reprend ce qui lui a souri lors des dernières élections présidentielles : c’est en s’assurant de sa droite qu’elle l’avait emporté. Libre à elle. Mais un peu plus d’élégance et de tact n’auraient pas été superflus. Et une poignée d’Afghans n’y auraient rien changé.

Pierre Laurent

Ce mardi à 20h, le président américain devrait annoncer l’envoi d’environ 30000 soldats en Afghanistan. En effet, Barack Obama aurait contacté dimanche généraux et chefs d’État pour décider de la mise en œuvre de son plan.

Mardi, à West Point, le président américain devrait annoncer l’envoi futur de dizaines de milliers de GI américains pour mener une guerre afghane à l’épilogue très incertain. En outre, dimanche, Barack Obama avait « communiqué sa décision finale dans le Bureau ovale en ce qui concerne la stratégie et a donné ses ordres pour ce qui est de la mise en œuvre de la stratégie », selon son porte-parole, Robert Gibbs. Depuis, à l’international, le président américain a joint par vidéoconférence ou au téléphone ses partenaires étrangers, notamment le Premier ministre britannique Gordon Brown ou encore les présidents français et russe Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev. Obama a également reçu le Premier ministre australien Kevin Rudd, avec la possibilité de le sonder quant à une contribution militaire. Mardi, avant son discours, il devrait aussi s’entretenir avec deux acteurs essentiels : les présidents afghan Hamid Karzaï et pakistanais Asif Ali Zardari. Selon les dernières informations, Barack Obama n’aurait pas encore communiqué le nombre de soldats envoyés en Afghanistan, mais il pourrait être question de 30000 hommes. Et d’après Le Monde, Washington aurait demandé 2000 soldats supplémentaires à l’Allemagne, 1500 à l’Italie, 1500 à la France et 1000 au Royaume-Uni. Les États-Unis compteraient donc sur la mobilisation de ses alliés.

La peur de l’enlisement

Si le déploiement de 30 000 soldats supplémentaires est confirmé, Washington aura triplé le contingent américain en Afghanistan, après un premier renfort de 33 000 hommes en février. L’engagement, financier et humain, risque d’être lourd et Barack Obama en a désormais la charge, même s’il a hérité de cette guerre. Selon l’expert en sciences politiques Peter Woolley, « il y a bien plus à perdre qu’à gagner »: « Pour une issue qui soit favorable aux Américains en Afghanistan, il faudra des années, et encore… le fait qu’elle est favorable ne sera pas flagrant, ça n’aura rien à voir avec la conquête de l’Allemagne en 1945 ». Le risque est grand pour Obama de se voir associé à une issue négative, sachant que l’administration Bush a négligé ce front au profit de l’Irak. Conséquence, cette décision semble être la plus difficile de sa jeune présidence d’autant que le conflit, le plus long de l’histoire américaine après le Vietnam, inquiète Outre-Atlantique. L’opinion est pessimiste et trahit la crainte d’un enlisement voire d’un nouvel échec militaire.

La pacification, plus que la démocratisation

Autre point, Barack Obama devrait affirmer que l’engagement américain n’est ni illimité ni inconditionnel. Il se démarque ainsi des objectifs de son prédécesseur George W. Bush : les États-Unis n’auraient plus pour priorité d’y imposer une démocratie, mais a minima de pacifier la région. En outre, l’armée américaine ne fixerait pas cette fois de calendrier de retrait, mais compterait à terme sur l’entraînement et la montée en puissance des forces afghanes. Un impératif pour qu’elles prennent le relais des forces internationales.

Pierre Laurent

La mosquée de paris et son minaret

La mosquée de Paris et son minaret / Isabelle Crahay

Contrairement aux éditorialistes français qui condamnent unanimement le « non » des Suisses aux minarets, l’UMP ne semble pas trancher. Politesse œcuménique ou peur de se mettre à dos l’électorat d’extrême-droite ? Quand un sujet est sensible, les extrêmes politiques se réveillent, appâtés par la perspective d’une révolte coordonnée ou de congratulations aux relents populistes. D’un point de vue stratégique, cela se défend. Il faut ménager la sensibilité de son camp et assurer ses arrières. Et l’UMP, par la voix de son secrétaire général, vient encore de le prouver. En effet, Xavier Bertrand ne s’est pas spécialement ému de la décision suisse d’interdire les minarets. Lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, il a affirmé ne pas être « certain » de leur utilité, tout en confirmant son inclinaison pour les « lieux de culte officiels, reconnus ». Bien sûr, et cela se comprend, les humanistes et les idéalistes vont crier au scandale et tancer la rumeur xénophobe. Mais elle a bel et bien passé la frontière et ce débat, jusque là helvétique, s’étend déjà de la rue de Rivoli à nos campagnes profondes.

Autre feu à éteindre, autre réalité. Il sera sûrement reproché à l’UMP de ne pas accepter la pratique modérée de l’Islam dans sa globalité et de vouloir la « franciser ». L’ironie est tentante, mais le parti de droite tente surtout de rester uni, à quelques mois des élections régionales de mars. Son objectif immédiat est bien de reconquérir les régions cédées à la gauche en 2004. En effet, Nicolas Sarkozy est trop expérimenté pour le négliger : perdre ces régionales relancerait le PS en vue des élections présidentielles de 2012 et faciliterait son travail de réseautage à l’echelle locale. Conséquence, l’UMP ménage ses différents courants et ne prend pas de risque comme Chirac en son temps, n’en déplaise à son fils spirituel non assumé. Se placer en faveur des minarets choquerait l’électorat d’extrême-droite acquis aux dépens du FN, et s’y opposer pousserait les convaincus socialistes à revenir au bercail.

Le jeu des poupées russes

Au jeu des petites phrases, certaines sorties médiatiques trahissent le grand écart interne. Le socialiste Bernard Kouchner, si discret et peu volubile depuis son entrée au gouvernement, vient pourtant de s’offusquer publiquement au micro de RTL. Se disant « un peu scandalisé », il a qualifié les inquiétudes suisses de « négative(s) » car ne « pas construire des minarets, cela veut dire qu’on opprime une religion ». Le ministre des Affaires étrangères a même parlé « d’intolérance » et poussé la fronde jusque l’ironie : « Est-ce que c’est une offense dans un pays de montagnes qu’il y ait une construction un peu plus élevée ? ».

Sa réaction aux reflets épidermiques est un symbole fort et tranche  avec son discours policé, depuis qu’il a rejoint le gouvernement Fillon en mai 2007. L’homme sanguin qu’il a toujours été est enfin sorti de ses gonds. Ses admirateurs déçus apprécieront que le French Doctor remonte au créneau, après deux ans d’hibernation humaniste. Ou encore que le politique de gauche, gêné aux entournures par son blazer de droite, ait fini par tomber le masque. Mais les pessimistes désenchantés risquent d’y voir la mainmise des communicants de l’UMP voire l’occasion rêvée de vanter l’ouverture façon Sarkozy, la traduction prétendue de la pluralité.

Pierre Laurent